Contre vents et marées

disiz

Artiste prolifique et caméléon, disiz n’est jamais là où on l’attend. Annonçant son quatorzième album, le morceau « ton ventre » est un souffle mélancolique porté par une écriture introspective, toute en fluidité mélodique. Car il y a longtemps que Sérigne M’Baye Gueye a tombé le masque, se délestant des codes et des clichés du hip-hop pour n’en garder que la sève :l’urgence de s’exprimer. Affranchi, il n’hésite pas à se réinventer en allant voir ailleurs, puisant autant dans le rock, la variété française ou l’électro. Paradoxalement, plus disiz brouille les frontières, plus son image devient claire : celle d’un homme qui cherche à faire la paix avec le passé pour mieux vivre le présent.

Justin Morin
Alors que vous vous apprêtez à sortir votre quatorzième album, et avec vingt-cinq ans de carrière, quels conseils donneriez-vous au jeune Sérigne s’il se trouvait devant vous? Quel est le secret de votre longévité?

disiz
Je n’ai jamais cherché à durer, cela n’était pas mon but, je n’ai jamais fait de choix stratégique pour avoir une longue carrière. Par contre, ce qui me caractérise, c’est la prise de risque, c’est mon adrénaline. Je fais fi de ce qui s’est passé avant, que ce soit les succès ou les échecs.

Justin Morin
Votre profil est doublement atypique. D’un côté, il y a cette réinvention musicale qui vous caractérise; vous n’avez pas hésité à explorer d’autres genres musicaux, à plusieurs reprises, quitte à dérouter ceux qui vous ont connu par le rap. D’un autre, il y a cette pluralité d’activités. On vous connaît principalement pour votre discographie, mais vous avez également joué au cinéma et au théâtre. Vous avez publié deux romans. D’où vous vient ce désir presque boulimique pour la création?

disiz
Je pense au premier poème qui ouvre Les Fleurs du Mal de Baudelaire. Dans Au lecteur, il écrit : « Dans la ménagerie infâme de nos vices, il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde ! […]C’est l’Ennui ! » Ce que je fuis, c’est l’ennui, l’idée d’être sclérosé dans ma propre vie. C’est de là que vient cette boulimie. Je ne veux pas m’ennuyer, ça me pousse à aller partout où je ressens une forme d’excitation, de nouveauté. Enfant, je dessinais beaucoup. Mes proches m’ont rappelé que lorsque l’on me demandait ce que je voulais faire comme métier, alors que j’avais cinq ou six ans, je répondais « designer automobile ». J’utilisais ces deux mots-là, et ça m’étonne aujourd’hui car ça n’était pas si commun. C’est vrai que j’aimais bien dessiner des voitures ! Puis très vite la musique est venue. Quand j’étais petit, je regardais à la télévision Les Enfants du Rock. On y voyait toutes les stars des années 80 : Prince, George Michael, Madonna, Michael Jackson, David Bowie… C’était fascinant, c’était quelque chose d’extrêmement éloigné de l’environnement dans lequel je vivais. J’ai grandi dans une cité à Évry où l’ennui est finalement assez similaire à celui que l’on peut vivre dans les milieux ruraux. Peu importe le vaisseau spatial dans lequel j’allais monter pour m’éloigner de la vie que j’avais, j’étais prêt à embarquer !

Frontispice de l’épreuve de 1857 des Fleurs du mal annotée de la main de Charles Baudelaire.

Justin Morin
Vous citez des artistes comme Madonna ou David Bowie qui n’ont cessé de se renouveler. Vous aussi, vous avez joué avec les alias, créant de nouveaux alter ego au gré des projets. Aujourd’hui, hybrider les genres musicaux est encouragé, mais à la fin des années 90, tout était beaucoup plus cloisonné. Est-ce que vous avez craint la réaction de votre public?

disiz
Je suis né en 1978, j’ai vécu mon adolescence aux débuts des années 90. Le collège est une époque où on réfléchit de manière presque sectaire, par mimétisme, on rentre dans une « chapelle ». C’est avec ces codes-là que je me suis construit, comme la majorité des ados. Et j’ai compris bien plus tard que tout ça, c’est du déterminisme. Si j’étais né dans un autre milieu social, ou à une autre époque, je me serais peut-être autorisé à m’intéresser à la littérature beaucoup plus tôt. Le déterminisme, c’est aussi ma couleur de peau. C’est le fait d’avoir grandi avec ma mère dans un milieu très précaire. Tout cela m’a imposé une vision du monde qui dès le départ était très cadrée. J’avais la sensation d’être enfermé. Mais le premier changement « radical », si on peut employer ce mot, est arrivé après mon troisième album. C’était en 2005, je venais de sortir Les Histoires extraordinaires d’un jeune de banlieue, et j’ai traversé dans ma vie personnelle quelque chose d’assez traumatisant.
Ce qui m’a fait changer radicalement, c’était une fuite en avant. Je ne voulais plus être associé avec tout ce que je représentais, j’ai donc pris un chemin de traverse et inspiré par David Bowie, j’ai créé le personnage de Peter Punk. J’ai fait un album à l’opposé de tout ce qu’on pouvait attendre. Ça a été extrêmement dur en studio, je voulais chanter mais j’avais du mal à sortir ma propre voix. J’avais du mal à m’entendre parce qu’une mélodie, pour moi qui venais du rap, c’était suspect. Pourtant, quand j’étais enfant, j’étais autant fasciné par Prince ou Madonna que par Public Enemy ou NTM.

Mais ces choix adolescents, ceux dans lesquels on s’enferme par convenance ou facilité quand on grandit, ont fini par m’enfermer. Ces codes étaient trop durs pour moi. Je suis quelqu’un de doux, j’ai été éduqué comme ça. Le costume que je portais devenait trop lourd pour moi, et petit à petit, j’ai déconstruit tout ça.

Justin Morin
Puisque vous parlez de déconstruction, il est intéressant de revenir sur votre parcours scolaire. Je crois que vous avez obtenu un diplôme technique de dessinateur en art graphique. Et un peu plus de dix ans plus tard, en 2010, alors que vous avez 32 ans, vous obtenez votre Diplôme d’accès aux études universitaires et vous vous inscrivez en fac de droit. Là aussi, de l’extérieur, c’est une décision inattendue.

disiz
Oui, mais elle est aussi une conséquence du traumatisme que j’avais vécu. Je me suis dit : « J’arrête la musique, le succès amène trop de choses qui ne me vont pas ».
J’ai toujours été un grand lecteur, j’ai eu envie d’étudier le droit et les sciences politiques avec l’idée de faire de la politique au Sénégal pour essayer de changer les choses directement à la racine. Je crois que je voulais surtout comprendre. J’ai grandi sans père et j’ai sans doute cherché des figures tutélaires à travers les livres ou leurs auteurs.
Histoire de la Folie de Michel Foucault m’a aidé à saisir ce qu’était la marginalité, mais aussi à mettre des mots sur le malaise que je pouvais ressentir en société, de ne pas maîtriser certains codes sociaux. J’étais mal à l’aise avec le masque social – et j’ai encore du mal avec ça – mais toutes ces lectures m’ont permis de comprendre. Grâce à elles, je me suis dit que je pouvais tout faire, rebattre les cartes et reprendre mes études à 30 ans. Il y a plein de points pour lesquels on peut critiquer la France, mais c’est magnifique que l’accès aux études soit relativement gratuit et ouvert à tout le monde, sans limite d’âge.

Justin Morin
Vous parliez de mélodie un peu plus tôt. La liberté de votre parcours, de vos choix, se traduit aussi musicalement. Il y a une sorte de fluidité depuis plusieurs années dans vos morceaux.

disiz
Oui, il y a vraiment cette volonté de ne pas me laisser enfermer, c’est l’image du savon qui glisse des mains ! J’ai eu la sensation de me faire déposséder de mon premier album. J’ai été découvert avec « J’pète les plombs » en 2000, un morceau que j’avais fait pour une mixtape. C’est un titre que j’ai écrit en quinze minutes, truffé de gros mots, inspiré du film Chute Libre de Joel Schumacher. Personne ne pouvait imaginer qu’il allait devenir un tel phénomène. Son succès m’a dépassé.

J’ai été signé dans une maison de disques à 19 ans, on m’a vu comme un prodige qu’on a mis sur un piédestal. Mais l’industrie musicale est comme une moissonneuse-batteuse. Lorsqu’on a commencé à travailler sur le clip, on m’a expliqué que mes idées ne pourraient pas être exploitées si on voulait passer à la télévision. On m’a suggéré une ambiance décalée, à la façon d’un cartoon. Je n’avais pas le recul de me dire que ces décisions allaient imprimer une image sur moi, celle d’un rappeur marrant. Ça a été très dur de m’extirper de tout ça. C’est sans doute pour cela qu’aujourd’hui je suis autant méticuleux sur les images de mes projets, chaque détail compte.

Justin Morin
«ton ventre» est le titre qui annonce votre nouveau disque, intitulé on s’en rappellera pas. Comment avez-vous abordé ce quatorzième album?

disiz
Mon précédent disque, L’Amour, a été un succès auquel on ne s’attendait pas. Mais il n’a pas été mon premier succès. Mon problème, c’est que j’ai toujours manqué les « follow up », les disques suivants. Mon tout premier disque, Le Poisson Rouge, a cartonné. Celui d’après n’a pas du tout marché. Lucide, en 2012, a très bien marché. Pas le suivant. Donc là, je me suis demandé quoi faire après L’Amour. J’aurais pu reprendre une recette, rester dans ma zone de confort, mais puisque je ne veux pas refaire la même chose, je n’ai pas eu d’autre solution que de travailler, de rentrer dans le dur pour aller chercher ailleurs.
Je dis souvent que je suis au bord d’un fleuve en Amazonie et que je ramasse des pierres, mes chansons, que je tamise pour trouver les pépites, ces morceaux qui me ressemblent sincèrement.

Justin Morin
À l’instar de Chute Libre pour «J’pète les plombs», y a-t-il un film qui a inspiré votre nouveau disque?

disiz
Pas vraiment, dans le sens où cet album est une sorte de synthèse. Mais j’adore le cinéma, il y a des longs-métrages qui me suivent depuis longtemps. Je pense à Punch-Drunk Love de Paul Thomas Anderson. C’est l’un de mes films préférés, tout y est maîtrisé, que ce soit le scénario, le jeu des acteurs, les costumes ou les décors. J’adore aussi les films de Paweł Pawlikowski, Cold War figure dans mon panthéon. Je pense l’avoir regardé plan par plan, en marquant des pauses pour tout saisir. Sidney Lumet disait qu’un film est comme un ballet ou une symphonie. Chaque détail doit être placé au bon endroit, et c’est ce que j’aime dans l’art. J’aime les formes d’art total.

Justin Morin
C’est d’ailleurs assez étonnant que vous ne vous soyez jamais frotté à la réalisation d’un long-métrage.

disiz
C’est en chantier ! J’espère pouvoir y appliquer tout ce que j’ai appris dans la musique ces vingt dernières années, c’est un rêve d’enfant ! Pendant longtemps, c’était inconcevable. Pour les gens de ma génération, devant la caméra, il y avait Denzel Washington, et derrière, Spike Lee. C’est à peu près tout. Après, plus tard, j’ai découvert le cinéma de Djibril Diop Mambéty, mais pour arriver à enclencher le processus de mimétisme, celui qui fait qu’on se lance dans l’art, ça n’a pas été simple, je n’avais pas assez d’exemples pour me dire que c’était possible pour moi…

Justin Morin
Vous vous êtes construit à travers la musique, la littérature et le cinéma. Mais qui vous y a amené? Qui vous a fait découvrir ces mondes?

disiz
En premier lieu, mes tantes ! J’ai été éduqué par des femmes. Ma mère a quatre sœurs, et je passais mes vacances chez elles, aux quatre coins de la France. C’était vraiment des soixante-huitardes ! Deux de mes tantes sont professeures, donc elle me reprenaient toujours sur ma manière de m’exprimer. La télé n’était pas trop allumée mais il y avait toujours des bouquins. J’ai grandi dans ce moule-là. Pour un enfant, ça n’était pas toujours fun, mais ça a inscrit en moi une forme d’exigence.

Justin Morin
Dans le monde de la musique, qui continue de vous inspirer par son approche de la liberté ?

disiz
C’est un peu convenu, mais Frank Ocean est l’un des derniers phénomènes de liberté artistique.
Il y a une forme de virtuosité à tous les niveaux, que ce soit dans l’image, les textes, la musicalité.
Pour en revenir aux inspirations sur ce disque, je pense à un film qui n’est pas une fiction mais un documentaire. Il s’appelle 1971, l’année où la musique a tout changé. Cette année a été très importante dans le monde de la musique, beaucoup d’albums majeurs sont sortis, comme celui de Marvin Gaye, Exile on Main St. des Rolling Stones ou encore There’s a Riot Goin’ On de Sly and the Family Stone. C’est aussi une année qui a été marquée par des conflits politiques majeurs. Les États-Unis ont connu un basculement sociétal fort avec une importante partie de la jeunesse dans les rues contre la guerre du Vietnam.

Photogramme extrait du film américain Punch-Drunk Love écrit et réalisé par Paul Thomas Anderson, en 2002.

La réponse des artistes à tout ça a été prodigieuse. Cette série documentaire m’a marqué car, alors que le monde est toujours à feu et à sang, j’ai réalisé que 2025 était le nouveau 1971. Voir Sly Stone, en proie à ses addictions, galérer en studio pour chercher trois accords, montre le mal-être qu’il a d’être un jeune Noir à cette époque-là. Cette détresse me touche autant que les textes de James Baldwin.

Avec ces exemples historiques, je veux surtout dire que les gens qui m’inspirent ne sont pas forcément jeunes… Je crois que l’artiste que j’ai le plus écouté dans ma vie, c’est Prince. J’aime aussi beaucoup Kate Bush, qui me faisait un peu peur quand j’étais petit. Parmi les nouveaux artistes que j’écoute dernièrement, il y a un artiste qui s’appelle Hether.

Justin Morin
Êtes-vous plus à l’aise sur scène ou en studio?

disiz
Je n’envisage pas le studio de manière classique, comme un simple endroit où l’on se rend uniquement pour enregistrer. Je fais plutôt des séminaires, je vais dans un endroit où je peux vivre, dormir, manger et créer. Je suis dans une dynamique d’atelier. Quant à la scène, pendant longtemps c’est un endroit que je n’aimais pas particulièrement. C’est mon expérience au théâtre qui m’a apporté ça. En 2013, j’ai joué Othello dans Les Amours Vulnérables de Desdémone et Othello, un texte de Manuel Piolat Soleymat et Razerka Ben Sadia-Lavant librement inspiré du texte de Shakespeare.
Je me souviens être arrivé un soir malade. J’ai été voir Razerka, qui mettait également en scène la pièce, pour lui dire que ça allait être compliqué… Elle m’a dit que ça n’était pas si grave, que ce que nous faisions s’appelait du « spectacle vivant ». J’ai compris que les choses n’avaient pas à être figées.
Aujourd’hui, je crois que j’ai trouvé ma place autant en studio que sur scène.

Justin Morin
Ce numéro de Revue a pour thématique la notion de «re-enactment», l’idée de rejouer les choses. Vous qui cherchez à ne pas vous enfermer, à éviter les recettes, est-ce un concept qui vous parle?

disiz
Oui, à partir du moment où c’est extérieur à moi. L’exemple du théâtre et d’Othello est parfait. Je préfère me dissoudre totalement dans l’œuvre d’un autre plutôt que de reprendre quelque chose que j’aurais pu faire.

Justin Morin
Est-ce pour cela que vous êtes rare au cinéma? Le rôle que vous avez interprété dans le film de long-métrage de Denis Thybaud, Dans tes rêves (2005), était assez proche de ce qu’on pouvait imaginer de vous, puisque Ixe, votre personnage, était un rappeur qui cherchait à accomplir ses rêves.

disiz
Je crois que je ne suscite pas de désirs à cet endroit-là, pour l’instant, pour les gens du cinéma en France. Pour beaucoup, je suis associé à la musique, on ne me voit pas forcément comme un acteur.

Justin Morin
Mais j’ai l’impression que les choses bougent,il y a une nouvelle génération de réalisateurs qui décloisonnent, qui regardent autant dans leur propre industrie qu’autour.

disiz
En tout cas, ce qui est certain, c’est que je suis attiré par des projets dans lesquels je pourrais aller là où on ne m’attend pas ! C’est ce qui nourrit mes envies de cinéma !