À quoi sert le défilé
de mode aujourd’hui ?

Syra Schenk

Historiquement, la mode a toujours connu des courants, et ses « influenceurs ». Catherine de Médicis a imposé la mode d’un front très dégagé dû à son alopécie, Madame de Pompadour a popularisé la robe à la française, Marie-Antoinette est tout simplement considérée à l’origine des maisons de mode, Joséphine de Beauharnais fait adopter des robes diaphanes et une taille sous le buste. Sarah Bernhardt quant à elle peut être considérée la première influenceuse payée de l’histoire. Les nouveaux médias du XIXème et XXème siècle ont radicalement changé les courants de mode – courtisanes, actrices de théâtre puis de cinéma, chanteuses, puis l’ère Instagram ont graduellement accéléré la démocratisation de visions très différentes de la mode. Contrairement à tout ce qui a précédé, la mode n’était plus réservée aux privilégiés, mais était distillée dans le prêt-à-porter puis dans les marques de fast fashion.

Mais nous, pourquoi regardons-nous les défilés, saison après saison ? Qu’en attendons-nous dans les faits ? Il n’y a plus de mouvements radicaux d’une saison à l’autre, comme on a pu en voir au cours du XXème siècle, il n’y a plus une seule mode.

Et malgré cela, quatre fois par ans, toute l’attention se tourne vers les capitales de la mode, mais particulièrement Paris, quasi religieusement. Au cours du XXème siècle, les marques de mode ont évoluées vers des marques de style de vie – les podiums servent plus à vendre des produits secondaires que de la couture. Le cycle de la mode aujourd’hui vend une fragrance, un accessoire, un univers : la mode est devenue une industrie à larges rouages et lourdes implications financières. Combien de maisons créent réellement encore des collections à destination de leurs clients et clientes réels et cherchent à proposer une offre différenciante ? Combien de clients consomment réellement encore la mode pour sa créativité ? Qu’est-ce qui nous pousse alors à néanmoins suivre les défilés ?

On cherche à être transporté. On cherche une histoire, une narration, un voyage.

Pour adhérer à un style de vie, on se laisse emporter par l’histoire. Alors lorsqu’on scrute ce qui est proposé sur les podiums, on cherche le narratif, la femme présentée et représentée. Est-ce qu’on s’identifie à elle, est-ce qu’elle nous inspire, est-ce que nous sommes emportés dans son sillage ?

Sans aucun doute la saison Printemps Été 2026 aura été une des plus scrutées. Les chaises musicales dans les grandes maisons ont été sources de jugements et d’opinions bien avant l’heure.

Matthieu Blazy a ouvertement déclaré vouloir tourner une page de Chanel, et créé cette collection comme si c’eut été sa dernière. Et il semble bien l’avoir fait de prime abord : la collection parait plus légère, plus « cool » … italienne selon une cliente. Les épaules sont plus larges, la veste en tweed moins sévère, les accessoires plus créatifs, les silhouettes plus fluides.  Mais lorsque l’on s’attarde sur les détails, la collection se révèle être tellement Chanel – Coco Chanel. La créatrice fluette portait des silhouettes années 20, la taille évanescente, elle a anobli le jersey, qui suit le mouvement du corps, elle empruntait au vestiaire masculin. Matthieu a pioché dans ces codes, mais il est allé au-delà : le tweed n’est pas en laine, il est entièrement créé de fines perles, imprimé ou crocheté, un travail artisanal remarquable. La broderie rouge devient ultralégère sur la silhouette art déco coupée en biais, les volants des robes brodées ou crochetées dansent à chaque pas, les longs jupons parés de fleurs en plumes s’envolent derrière les mannequins. L’atelier semble avoir eu ses peines à récréer une version over size du tailleur tweed Chanel, mais sur les nouvelles propositions du créateur, aux épaules plus rondes et manches bombées, les proportions marchent et donnent envie. C’est une collection qui doit se voir en mouvement, de près. Blazy donne à la femme Chanel ce que Gabrielle leur avait donné : de la légèreté de mouvement, de l’indépendance, de l’élégance. Peut-être qu’à la prochaine collection, il pensera aussi aux clientes Chanel qui n’ont pas les hanches de Gabrielle, car elles ont toutes envie de rire aux éclats comme Awar parce qu’elles se sentent resplendissantes.

La femme Hermès, si minimale et modeste habituellement, nous a montré un coté surprenamment sensuel. Nadège Vanhee-Cybulski a envoyé des amazones sublimes sur le podium, puissantes et déterminées. Cuir sur peau nue, presque sexy pour cette maison conservative. Bustiers en cuir, épaules marquées, jupes taille haute en milano ou portefeuille, révélant des jambes fuselées à chaque pas… Même le manteau en cuir matelassé est pris à la taille, presque corseté. Soudainement cette fille fière, déterminée et un peu sulfureuse nous donne envie de nous habiller en Hermès, de porter un carré pris dans un corset, et jeter ce blouson en cuir asymétrique, qui a un bel avenir de pièce iconique, sur nos épaules.

La collection Miu Miu a largement été critiquée : rien de nouveau, trop de styling… Mais Miuccia Prada a écrit un nouveau chapitre dans son obsession de la femme anti-bourgeoise, irrévérencieuse et indépendante. La garde-robe des nonnas italiennes a été pillée : ces robes à fleur hideuses et informes, ces gros chandails en maille qui semblent tricotés main, les sets de table en macramé qui deviennent des tabliers – et oui, les tabliers ! Comme en 2006, mais plus premier degré. Et cependant, avec le stylisme provoquant mais ingénieux de Lotta Volkova, en empruntant les gros sakkos en cuir sellier des nonnos, ces filles défiantes sont inspirantes et dans une saison trop parfaite et lisse, Florentina Holzinger en tête.

Rabanne fut exigeant envers le spectateur : entre les couleurs, les volumes, les imprimés, les accessoires, on ne savait pas où porter son regard en premier. Le Rabanne de 2026 trouvera certainement sa cliente, une fois qu’elle aura distillé ce qui lui convient.

Miguel Castro Freitas a proposé des silhouettes marquées, par moment inspirées des archives de Thierry, telle la femme oiseau. Elle est terriblement sophistiquée, dans des tonalités muettes, une héroïne Hitchcockienne. Mais la femme de Thierry Mugler s’amusait, riait sur les podiums, était cintrée dans un corset mais ses mouvements n’étaient pas entravés. La femme Mugler mérite plus de liberté.

On ne peut pas dire qu’Haider Ackermann rentre dans les pas de Tom Ford, ce ne serait pas faire honneur à sa vibrante créativité. Il poursuit une ligne tracée, une femme avec assurance, sexy sans être vulgaire. Le cuir découpé au laser qui glisse le long du corps, les associations de couleurs tellement Ackermann, acidulées aux cotés de bordeaux et verts sapin bourgeois, les silhouettes androgynes fluides, et surtout les clins d’œil avec des réinterprétations du travail iconique de Tom Ford, telle la robe au profond décolleté empruntée au défilé Gucci 1996. Haider ajoute une certaine nonchalance, sa coolness – le cummerbund est porté sur un sweater en gazar, la diner jacket est diaphane.

Chanel Printemps-Été 2026
Copyright CHANEL

Le meilleur exemple du besoin de narration dans la mode est Dior. Jonathan Anderson a fondu en larmes à la fin de son défilé, cela devrait nous en dire long sur l’incroyable pression que l’on met sur ces créateurs. La direction créative de Dior n’a pas été confiée à JWA parce que les ventes étaient en chute. Au contraire, la marque a connu une croissance exponentielle sous Maria Grazia Chiuri. Une offre féminine, féministe, jolie. Trop commerciale disait-on. Anderson a construit le succès de Loewe sur deux piliers : une collection défilé incroyablement créative, cérébrale, et une déclinaison commerciale en boutique qui arrivait à en garder l’essence, pas uniquement un T-shirt avec un logo et des sacs à main. Jonathan Anderson est un designer de designer. La collection a été si durement reçue – trop rigide, pas assez Dior. Mais qu’est-ce que « Dior » au final, quand le créateur éponyme n’a passé que 10 ans à la tête de la maison et que chaque créateur qui a suivi y a passé à peu près le même temps ? Et bien c’est exactement cela, un medley de visions pour la femme bourgeoise contemporaine. Et la femme Dior de JWA doit un dynamisme dans le mouvement du au sublime travail d’atelier. Elle porte une minijupe en jean avec un smoking et nous sommes toutes là pour ce look. La veste bar est en jersey chiné, et c’est résolument nouveau. Les motifs fleurs, chers à Monsieur comme à JWA, sont fait de broderies incroyables ou imprimées. La silhouette bar se retrouve en dentelles transparentes ou sur une mini-veste, qu’on ne peut juger qu’en mouvement. Il propose aussi à la génération Z qui ne porte que des survêtements, le jogging le plus travaillé: une hausse de ceinture en plissé presque Fortuny. Le côté grunge de Galliano était dans les denims délavés, Raf Simons se retrouvait dans les silhouettes de grand soir simultanément minimales et intriquées, les drapés théâtraux et volumes boule sont réminiscents de Marc Bohan. La collection aurait peut-être mérité d’être un peu élaguée, mais le tout est définitivement Jonathan et nous emporte vers une nouvelle ère pour Dior.

Lorsque Vaccarello a repris la direction artistique de Saint Laurent, la décision avait été critiquée. Mais saison après saison, ses podiums nous emportent : réinventer ces robes gigantesques qu’Yves avait dessinées dans les années 70, et qui avaient été tant critiquées à l’époque, dans un camaïeu de couleurs vibrantes était un choix osé et remarquable. La parisienne par excellence, jupe fourreau, blousons de cuirs et larges épaules, sur fond de Tour Eiffel.

Peter Copping nous produit un Lanvin simplement clean et beau. Les silhouettes années 20, les manches bouffantes juste ce qu’il faut, les robes cocktails sublimes. Et malgré cela, la collection ne nous emporte pas.

Dior Printemps-Été 2026

Et qu’en est-il de la nouvelle garde ? Marie Adam-Leenaerdt est plus sensuelle et moins rigide cette saison et cela lui va très bien. Les grosses pièces over-size sont toujours là, les détails détournés également. Une garde-robe de femme, par une femme, rien de nouveau mais tout ce qu’il faut, y compris le mini-tote comme le porte Miuccia en soirée. Situationist et Torishéju nous montrent que le vêtement peut être déconstruit pour être reconstruit avec ingéniosité, pour nous proposer entièrement autre chose, dérivé de Rei certainement. Torishéju tisse son folklore dans une collection d’une grande maitrise structurale, ou une emmanchure devient un décolleté, des rubans côte à côte peuvent devenir un tissu en biais, une broderie de perles de bois nous donne envie d’en savoir plus. Alain Paul nous rappelle combien Helmut Lang avait été révolutionnaire à l’époque, et combien les bonnes pièces et le bon styling peuvent construire une esthétique. Anréalage est tout aussi bruyant que Rabanne, mais la vision de cette Harajuku girl, qui semble prendre ses imprimés chez Hilma Af Klint, est plus maitrisée. Matières Fécales, aussi gratuitement provocant qu’est le nom, nous livre un hybride entre une collection Thierry Mugler, Rick Owens et Martin Margiela pre-2008. Zomer continue de ne jamais trop se prendre au sérieux, de nous faire sourire et surtout de nous donner envie d’acheter leurs pièces colorées, délurées et totalement portables. Duran Lantik, qui avait une vision si précise et nouvelle pour sa propre collection, a fait le choix de la simple provocation, assez vide de message. Vaquera, une des marques avant-garde les plus commerciales qui existent, nous présente une beauté versatile auto-déclarée, une garde-robe qui semble sortie tout droit du dressing de Gloria von Thurn und Taxis – et toujours avec humour, disant d’eux-mêmes qu’ils sont dégondés, discutables, émotionnels et rustiques. Et toujours avec un produit phare, collectionnable – cette fois, la bombe d’équitation. Mossi fait défiler des robes qui sont des tableaux de Georgia O’Keefe et ses femmes sont désinvoltes et élégantes. Les robes de Hodakova intriguent, les volants sont des pages, d’autres semblent faites des leviers typographiques, les sacs à main sont des bustiers ou des jupes, tout un univers kafkaesque et attirant.

Et tout le monde a décidé que nous porterions des doubles hausses de pantalon, des ceintures incongrues et du rouge coquelicot au printemps-été 2026. Nombre de collections ne semblent rien apporter de nouveau, mais chaque génération a besoin de son rien de nouveau auquel elle sait s’identifier, et qu’elle consomme. Une collection qui défile sur un podium doit peut-être nous emmener dans un mode qui nous bouscule, qui nous fait rêver ou nous intrigue, et à défaut nous donner l’impression que l’ère du temps y correspond.

Undercover Printemps-Été 2026

Marie Adam-Leenaerdt Printemps-Été 2026
Photo: Marie Noorbergen

Vaquera Printemps-Été 2026

Torisheju Printemps-Été 2026